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Vendredi
7 juillet 2000
Les
images de la crise d'Oka
demeurent bouleversantes
Par Nelson
Wyatt - Presse canadienne
MONTREAL Des policiers de l'escouade tactique «sprintant»
à travers un nuage de fumigènes. Des drapeaux mohawks flottant,
d'un air de défi, au-dessus de véhicules de police. Des
responsables gouvernementaux négociant avec des hommes masqués.
Dix ans plus tard, les images de la crise d'Oka demeurent bouleversantes.
Néanmoins, certaines choses pas toutes ont changé
depuis ces 78 journées au cours desquelles les Canadiens furent
subjugués par la vision d'un militaire et d'un Warrior se fixant
du regard sans broncher.
Alors qu'ils se préparent au scrutin devant leur permettre, en
septembre, de se prononcer sur l'entente de souveraineté territoriale
conclue le 21 juin avec le gouvernement fédéral, les Mohawks
ont remplacé les barricades par des téléphones portables.
«À l'occasion du 10e anniversaire de cette crise, nous avons
l'occasion de réaliser des progrès significatifs, et telle
est notre intention», déclare le Grand Chef James Gabriel,
en entrevue.
«Nous ne pouvons continuer à nous attarder aux événements
de 1990», ajoute-t-il. «Il vient un moment où il faut
se retrousser les manches, se mettre au travail et régler les problèmes,
et c'est ce que nous faisons depuis 1995-1996.»
Bien que le calme règne aujourd'hui dans la pinède où
a éclaté la crise, le 11 juillet 1990, tous ne partagent
pas l'optimisme du Grand Chef.
«Comment vous sentiriez-vous si quelqu'un prenait des décisions
en votre nom sans vous avoir consulté?», lance, en parcourant
le texte de l'entente, Ellen Gabriel, négociatrice et porte-parole
des Mohawks de Kanesatake tout au long des événements d'Oka.
«Le ministère des Affaires indiennes a l'habitude d'agir
ainsi, et c'est ce qu'est le conseil de bande, rien qu'un autre ministère
des Affaires indiennes. Il n'ont pas le droit de négocier la terre
du peuple mohawk, ils n'en ont pas le pouvoir, ils ne constituent pas
une entité légale. La terre appartient au peuple, et le
peuple de la «Longhouse» n'est lié par aucune entente
signée par le ministère des Affaires indiennes et le conseil
de bande.»
Chapitre radical
Les événements d'Oka marquèrent un nouveau chapitre,
radical, de l'histoire des nations autochtones canadiennes.
Ils constituèrent l'une des rares occasions lors desquelles les
troupes canadiennes furent appelées à régler une
crise domestique, et fort probablement la seule où elles durent
procéder sous la surveillance d'observateurs internationaux.
La crise naquit de la volonté de la ville d'Oka d'agrandir son
terrain de golf aux dépens du cimetière mohawk de Kanesatake.
Une première barricade fut érigée dès le printemps,
mais il fallut attendre le 11 juillet pour que l'affaire prenne une tournure
dramatique.
Avant la crise, James Gabriel travaillait au sein de l'industrie des courses
de chevaux. Les premières semaines, il fut en mesure de se rendre
à son lieu de travail, hors de la réserve. Mais il fut bientôt
impossible de circuler librement.
«Je suis resté ici avec ma famille afin de soutenir le peuple
et la position alors défendue», raconte-t-il. «À
l'époque, on se disait que plus il y avait de gens dans la réserve,
moins il y avait de chances qu'un massacre ait lieu. Je n'ai jamais été
une personne violente, je n'étais pas d'accord avec le fait de
prendre les armes, et je m'en suis abstenu. Néanmoins, compte tenu
des circonstances, il est facile de comprendre pourquoi c'est arrivé.»
Elkas pas informé
Selon Sam Elkas, à l'époque ministre de la Sécurité
publique, la SQ s'était fait dire que le cabinet se préoccupait
des mesures qu'elle prendrait à l'endroit des Mohawks.
Toutefois, il assure ne pas avoir été informé à
l'avance du raid. «J'imagine que quelqu'un en haut lieu s'est dit:
«Eh bien, j'y vais quand même.» Alors ils ont décidé
d'y aller malgré ce que j'en pensais.»
Le gouvernement du Québec et son premier ministre d'alors, Robert
Bourassa, furent plongés en pleine crise. La situation fut d'autant
plus sérieuse que le cancer qui allait emporter M. Bourassa, six
ans plus tard, venait d'être diagnostiqué.
«M. Bourassa était très malade à l'époque»,
se souvient M. Elkas. «Il venait de temps en temps aux réunions,
mais il ne se sentait pas bien du tout, alors nous avons tous accepté
nos responsabilités.»
Néanmoins, lorsque l'armée est intervenue, le premier ministre
devait demander à ses ministres de se tenir à l'écart
et de laisser les militaires mener les négociations. Ce qu'ils
firent, à quelques exceptions près, notamment au cours des
discussions ayant permis la réouverture du pont Mercier, lors desquelles
M. Elkas fut assisté par un officier de l'armée.
«Il y a eu pas mal de négociations», se souvient l'ex-ministre.
«Beaucoup de gens n'ont pas saisi à quel point la situation
était délicate.»
Selon M. Elkas, Québec était en contact avec les autorités
militaires bien avant que les troupes n'aient été dépêchées
à Oka, le 17 août. Dès les premiers jours du siège,
la SQ avait même réquisitionné de l'armement lourd
auprès de l'armée.
À la suite du raid du 11 juillet, il n'aura pas fallu bien longtemps
au gouvernement pour réaliser qu'il était dans le bain jusqu'au
cou.
«J'ai rencontré M. Bourassa, et nous avons convenu que tout
ça était trop pour nous, qu'il valait mieux que nous fassions
appel à l'armée», dit-il.
«C'était difficile, mais c'était la seule chose que
nous pouvions faire, sachant ce à quoi nous faisions face. Pal
mal de gens de (l'État de) New York s'étaient rendus à
Kahnawake, et on a dit par la suite qu'il y avait là beaucoup d'armes.
Seule l'armée était capable de faire face à une telle
situation.»
M. Elkas croit que la police aurait vraisemblablement été
portée aux nues si son intervention avait été couronnée
de succès. «Nous avons probablement sous-estimé l'importance
de l'armement des Mohawks, mais comment aurions-nous pu savoir? À
quel moment les armes sont-elles arrivées? Des mois auparavant?
Des semaines auparavant?"
Sentiment de trahison
«Je me souviens d'avoir alors eu le sentiment d'avoir été
trahi par les gouvernements, de m'être demandé: «Comment
cela est-il possible au Canada?», se souvient James Gabriel. «Lorsqu'on
a annoncé que l'armée interviendrait afin d'assurer le maintien
de la paix, on était soulagés, pensant qu'elle allait servir
de tampon entre (la police provinciale) et nos gens. En fin de compte,
ce n'était pas le cas.»
«On pourrait croire qu'il s'agit d'une triste page de notre histoire,
mais d'un autre côté, je crois qu'on devrait louer notre
action», affirme M. Elkas. «Sans le professionnalisme dont
nous avons fait preuve, les choses auraient pu tourner beaucoup plus mal.»
M. Elkas n'en reconnaît pas moins qu'il aurait été
possible d'éviter la crise. «Les signes étaient là»,
avance-t-il. «Lorsque vous voyez pousser des barricades, et que
celles-ci restent en place pendant plus d'un mois, presque deux, il y
a lieu de se demander: «Pourquoi est-ce arrivé?»
Quoi qu'il en soit, James Gabriel croit que les leçons d'Oka ont
porté. Selon lui, le gouvernement fédéral est aujourd'hui
davantage disposé à écouter, voire comprendre les
problèmes auxquels font face Kanesatake en particulier, et les
autochtones en général.
«Nous sommes bien mieux placés, dans ce millénaire,
pour régler les problèmes et réaliser de réels
progrès», estime-t-il.
«Je crois que si tous ceux impliqués dans les événements
ayant mené à la crise de 1990 avaient été
à l'écoute dès le début, prêts à
voir la situation en face, tout cela aurait pu être évité.»
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